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La vie dans les HLM

Soumis par Rédaction le
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Led devoir

Le journal Le Devoir a publié, le 28 février, un excellent dossier de trois articles sur la vie dans les HLM de Montréal. Nous reproduisons ici le premier de ces articles. Les deux autres suivront au cours des prochaines semaines.

La vie en HLM

À Montréal, on compte plus de 20 000 logements dans des habitations à loyer modiques (HLM), permettant à des familles, des couples et des personnes seules de se loger en ne payant que 25 % de leur revenu. Derrière chaque porte, il y a des parcours de vie uniques, des épreuves qui ont poussé vers la précarité et des histoires de résilience. Voici trois portraits de locataires qui ont trouvé une forme de répit en HLM.

Par Jessica Nadeau

«L’argent, ça ne vaut rien si tu n’as pas l’amour»

Il a juré de l’aimer dans la santé comme dans la maladie, dans la richesse comme dans la pauvreté. À l’époque, ça semblait facile : ils avaient tout pour eux. Mais un jour, la vie a décidé de mettre à l’épreuve la solidité de son serment. Sa femme est tombée gravement malade, ce qui a mené le couple dans la précarité. 37 ans plus tard, l’amour gagne encore. « Non, ça ne s’est pas éteint. L’amour existe toujours dans le cœur », confie Marc Buisson avec tendresse. Un sourire taquin éclaire le visage du septuagénaire lorsqu’il raconte sa rencontre avec Sylvie. C’était en 1987. Il était superviseur dans une compagnie de matériaux de construction, elle était secrétaire. « Ça a collé comme deux aimants. Pis là, ça ne décolle plus », raconte-t-il. Ils se sont mariés, ont eu une fille et vivaient « dans le luxe ». Tout a basculé lorsque Sylvie a commencé à avoir des problèmes d’estomac. C’était le début d’une longue série d’opérations et de complications.

Pendant des années, Marc travaillait, s’occupait de sa femme, de leur fille et de la maison. Mais au tournant du millénaire, il a mis un terme à son contrat. « J’ai décidé que ma femme était plus importante que ma job. Parce que l’argent, ça ne vaut rien si tu n’as pas l’amour, hein ? » 

Le couple a vendu la voiture, déménagé dans un appartement moins cher. Ils vivaient de l’aide sociale, les temps étaient difficiles. Les médicaments coûtaient une fortune. « J’étais obligé de faire les banques alimentaires. Je me disais : il faut que je m’organise pour que ma fille ait quelque chose sur la table. » 

Les années ont passé, leur fille a quitté le nid familial et Marc, qui souffrait d’emphysème, commençait à trouver de plus en plus difficile de gravir les escaliers menant à leur logement.  

Ça m’a sauvé la vie

En 2012, le couple a emménagé dans un HLM du quartier Centre-Sud, à Montréal. « Ça m’a sauvé la vie. J’étais désespéré. Quand tu n’arrives plus à payer tes factures, tu te dis : on va se noyer dans nos problèmes. » 

Ici, Marc a trouvé la tranquillité d’esprit. Il est près des services, du métro, des hôpitaux et, surtout, il y a un ascenseur. Il a organisé leur 4 et demie pour que Sylvie, alitée en permanence dans le salon, soit confortable. Matin et soir, depuis huit ans, il branche et débranche la sonde pour l’alimenter par intraveineuse. La vie n’est pas tous les jours facile, mais il aime les petits moments du quotidien avec sa belle Sylvie. « On fait les mots croisés, on discute pas mal. Souvent, je suis assis dans la cuisinette, elle fait la lecture dans le salon, on discute de toutes sortes d’affaires. » 

Il ne tarit pas d’éloges à l’égard de sa femme, vantant son intelligence, sa beauté intérieure et extérieure, sa capacité d’introspection, sa résilience… « Moi, je lui lève mon chapeau, d’accepter cette souffrance-là sans broncher… » 

Jusqu'à la fin

Récemment, l’Office municipal d’habitation de Montréal a relogé les résidents pour procéder à des travaux d’envergure sur l’immeuble, ce qui a généré beaucoup de stress pour Marc. Mais aujourd’hui, il est heureux du résultat. 

C’est dans la salle communautaire toute neuve qu’il reçoit Le Devoir, par respect pour la dignité de sa femme, qui n’est pas à l’aise d’avoir des visiteurs chez elle. Il y vient souvent pour se « changer les idées » et « décompresser ». Avec ses amis Réjean, André et Lily, il joue aux échecs, jase de tout et de rien en « écorniflant » par les grandes fenêtres qui donnent sur la rue. 

« J’espère vivre assez vieux pour user le bloc », dit-il en riant. Son ton badin cache néanmoins une réelle inquiétude. « J’ai peur de partir avant ma femme. Qui va en prendre soin après ? » Mais Marc se concentre sur le présent. « Je prends une journée à la fois. Je me dis, il ne faut pas que je me stresse avec ça, c’est Lui en haut qui décide. » 

D’ici là, il savoure le bonheur de prendre soin de celle qu’il aime, se rappelant une promesse qu’il n’a jamais regrettée. « Quand j’ai demandé la main de Sylvie à mon beau-père, je lui ai dit : “Votre fille est en sécurité, vous pouvez me faire confiance, jamais je ne vais la laisser. Jamais.” »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir